A la découverte des rugbymen fidjiens en France – Interview de Franck Boivert

« A la découverte des Rugbymen Fidjiens en France »

Le service presse de l’Ambassade de France de Suva ouvre sa nouvelle rubrique, « A la découverte des rugbymen fidjiens en France » ! Cette rubrique, sous forme de web-série, regroupera photos et interviews exclusifs des joueurs, des familles, des coachs, et de tous ceux qui participent au rayonnement du rugby. L’interview de Franck Boivert, futur sélectionneur de l’équipe nationale de Fidji, inaugure cette nouvelle rubrique. Découvrez cet entretien exclusif !

JPEG - 15.1 ko
Photo : Franck Boivert

Q : Bonjour M. Franck Boivert, et merci d’accepter de répondre à nos questions. Vous êtes donc le nouveau Directeur Technique National et Sélectionneur de l’équipe de Rugby de Fidji, c’est bien ça ?

R : Alors, je n’ai pas encore commencé… mais effectivement je dois coordonner toutes les sélections de l’équipe nationale française… heu ! fidjienne ! Pardon, quel lapsus ! (rires). Je dois également superviser les entrainements et le style de jeu de toutes les équipes nationales, ainsi que la formation et la détection des joueurs.

Q : Pour le rugby à 15 et le rugby à 7 ?

R : Oui, les deux.

Q : Vous avez un accent assez prononcé. De quelle partie de la France êtes-vous originaire ?

R : Je suis de Perpignan (rires).

Q : Quand avez-vous commencé le rugby ?

R : Vous voulez dire, quand j’étais petit ? Ouhlà… je ne me rappelle pas ne pas avoir joué au rugby. J’habitais dans un village à côté de Perpignan, et tous les enfants jouaient au rugby. Ca faisait partie de la culture… mon père jouait au rugby, mon oncle jouait au rugby, mes grand-pères jouaient au rugby ! (rires). Je ne vois pas ce que je pouvais faire d’autre !

Q : Comment êtes-vous devenu entraineur ?

R : Alors là, ça va prendre un moment ! (rires). Hé bien à Sciences-Po Aix, on n’avait pas d’entraineurs… et comme j’étais le seul à jouer en première division, mes copains m’ont dit « c’est toi qui va faire l’entraineur ». Je voulais bien faire les choses, alors j’ai passé tous les diplômes d’entraineur, pour bien entrainer Sciences-Po et qu’on puisse gagner le championnat… et mettre la pâtée à Sciences-Po Paris en particulier ! (rires). Ensuite, après ma maîtrise, je voulais faire un doctorat. L’année avant de faire ce doctorat, deux américains, qui jouaient à Perpignan, m’ont invité à la fin de la saison à venir entraîner à Los Angeles. C’était bien sûr une belle invitation au voyage, à la découverte. Je me suis dis « bon, ça va, pour un an ou deux je peux faire ça, avant de rentrer dans le "vrai monde" », et voilà… c’est comme ça que l’aventure est partie. Après, je me suis pris au jeu, ça a très bien marché, j’ai eu beaucoup de succès en temps qu’entraineur, et c’est comme ça que je suis devenu entraîneur professionnel.

Q : Avez-vous été vous-même joueur professionnel ?

R : Non, quand je jouais il n’y avait pas de professionnalisme. Le professionnalisme a été introduit en 1995… quand j’étais déjà entraineur ! (rires).

Q : Quels clubs avez-vous entrainé ?

R : Outre Sciences-Po ? (rires) J’ai entrainé à Los Angeles, un club qui s’appelait « Eagle Rock »… après, UCLA, le club de l’université, m’a embauché. Ensuite je suis allé à Aspen, dans le Colorado, et puis à San Francisco, pour entrainer un club qui à l’époque était très célèbre, « les Bats de San Francisco »… C’était une espèce de « collection » de joueurs internationaux, de partout dans le monde. Ils m’ont embauché comme entraineur en chef, et après, Stanford University m’a recruté. J’y suis resté pendant 18 ans.
Ensuite, les hasards de la vie ont fait que l’Ambassade de France des Fidji m’a appelé pour mener un programme de développement du rugby à l’université, de 1997 à 2003. Après cela, en 2003, la même Ambassade a signé un accord avec la Fédération de Rugby Fidjienne pour que je sois leur directeur technique, ce que j’ai fait pendant deux ans. Pour finir, j’ai été embauché par l’International Rugby Board pour être conseiller technique auprès des petites nations du Pacifique Sud (Iles Cook, Polynésie, etc).

Q : Quels sont les défis pour un entraineur (intégration dans un nouveau groupe, gagner le respect des joueurs, etc) ?

R : Je trouve, en tant que joueur et qu’entraineur, que ce qui est le plus important, c’est la connaissance, la technicité et le respect des joueurs. Quand l’entraineur sollicite la participation et l’intelligence des joueurs, il gagne automatiquement leur respect. Quand un joueur sait que l’entraineur est compétent, il va forcément le respecter. Personnellement, je n’ai jamais eu de problème pour intégrer une équipe.
Après, il y a le discours à tenir au joueur… C’est un peu de la manipulation psychologique (rires). Il faut être psychologue, savoir à quel moment il faut s’énerver pour motiver les troupes, et savoir quand il faut être calme. Tout dépend de la dynamique de l’équipe, de ce qu’il se passe sur le terrain.

JPEG - 13.1 ko
Franck Boivert avec les "Bats de San Francisco", à la fin des années 80
Photo : Franck Boivert

Q : Comment façonnez-vous une équipe, un entrainement ? Avez-vous des techniques spéciales ? Existe-t-il une « méthode Boivert » ?

R : J’ai eu beaucoup de chance. Avant d’être basé en Californie, j’ai eu une formation française, grâce à deux de mes mentors, Pierre Villepreux et Georges Costes. J’avais aussi un super entraineur à Perpignan qui s’appelait André Quilis. Ce sont tous des profs de gym, qui connaissaient très bien le « jeu ». Leur formation est plutôt globale, basée sur l’intelligence du jeu. Aux Etats-Unis, j’ai été beaucoup plus exposé aux méthodes d’entrainement américaines, plus tournées vers la spécificité, plus pragmatiques, très pratiques. On recevait également beaucoup d’entraineurs du Pacifique Sud, de Nouvelle-Zélande, Australie et autres. Je me suis beaucoup intéressé à leurs méthodes. J’ai fait un panachage de ces méthodes françaises, anglo-saxonnes et américaines (au niveau de la gestion et de l’efficacité), et c’est comme ça que je suis arrivé à me forger mon « propre style ».

Q : Quels sont les prochains objectifs, les défis à venir, pour l’équipe de Fidji ?

R : Tout le monde pense évidemment à la prochaine Coupe du Monde… malheureusement je crois que ça va arriver un peu trop tôt, parce qu’il y a des déficiences techniques absolument catastrophiques dans le rugby fidjien, notamment au niveau de la formation de la Première Ligne. La priorité des priorités sera donc la formation et l’entrainement de la Première Ligne au plus haut niveau. Malheureusement, c’est un aspect du jeu qui prend beaucoup de temps, parce qu’il va falloir changer la culture de Fidji à ce niveau là. Il va falloir changer pas mal de mauvaises habitudes qu’ont les rugbymen et les entraineurs ici, à Fidji. Je crois que c’est là la première des priorités.
La deuxième, c’est de moderniser les structures de la fédération de rugby fidjienne, au niveau de la formation et des compétitions, afin de pouvoir être plus compétitif au niveau international.
Et enfin, la troisième – et c’est surtout pour cela que j’ai été engagé – c’est de se servir à nouveau des qualités des joueurs fidjiens, en jouant un jeu très ouvert, avec beaucoup de circulation du ballon, des joueurs… C’est ce que les journalistes ou les poètes appellent le « Fijian Flair ». En fait, c’est une adaptation instantanée aux différentes situations en utilisant les forces des fidjiens, c’est-à-dire une dextérité hors-du-commun et des qualités athlétiques, au niveau accélération et créativité, absolument fabuleuses… mais qui, malheureusement, jusqu’à présent, ont été gardé sous un boisseau par des méthodes d’entrainement australiennes et néo-zélandaises très dirigistes, annihilant les qualités naturelles du jeu fidjien. C’est ce à quoi on va s’attacher : revenir à ce jeu flamboyant, mais qui doit être efficace. Pour cela, il va falloir revenir à des fondamentaux très « costauds » ; c’est là qu’il y aura la plupart du travail.

Q : Quelles sont les différences entre le rugby fidjien et le rugby français, selon vous ?

R : La première différence, c’est au niveau du professionnalisme, à tous les niveaux, que ce soit pour l’organisation, la gestion, les structures, etc. Ca n’a rien à voir.
Il y a aussi une grosse différence culturelle. Le rugby, ici, est basé sur un grand respect de l’autre. En France, auparavant, on avait cela… mais je crois que cet aspect là a complètement disparu. Je vois, moi, à Perpignan, on jouait surtout pour le « maillot », pour notre identité catalane. Ici, à Fidji, les joueurs jouent pour leur province, pour leur famille, pour leur chef. En France, maintenant, on est dans le monde plus cruel, un peu comme dans « Dallas » (rires), où on regarde d’abord les chèques, les choses comme ça, avant de prendre du plaisir. On est passé dans un autre monde, c’est le monde professionnel tel qu’il est aux Etats-Unis…il faut l’accepter et faire avec, et il incombe à chaque entraîneur de savoir gérer ce genre de situation nouvelle. L’esprit de rugby, l’esprit du jeu, est donc forcément différent ! En Top 14, on voit très bien que les équipes jouent pour gagner, et ne développent pas un jeu attrayant (sauf peut-être Toulouse, Montpellier et une ou deux équipes), où il y a une notion de plaisir pour les joueurs. Alors qu’ici, la notion de plaisir est première.
Il y a aussi la notion de combat. Il y a une idée reçue, et à chaque fois je suis vert de rage quand je vois les « spécialistes » à la télé qui sortent tous les stéréotypes sur les joueurs des îles : « ce ne sont pas des combattants », « ils n’aiment pas jouer dans le froid, dans la pluie »… Tout ça, ce sont des stéréotypes douteux. Ce n’est pas vrai, pas du tout, les joueurs fidjiens sont des combattants fabuleux. S’ils ne veulent pas le croire, qu’ils viennent avec moi et je leur montrerai ce que c’est qu’un combat, que la préparation au combat ! Que les fidjiens jouent dans la pluie ou non, ça ne fait pas de différence, puisqu’ici à Suva, il pleut tout le temps (rires). Il faut briser tous ces à-priori contre les joueurs fidjiens, comme quoi ils ne pensent qu’à s’amuser. Justement, ce qu’il y a d’incroyable ici, c’est qu’ils arrivent à s’amuser, à garder la notion de plaisir, tout en gardant la dimension guerrière ! Quand on va dans un stade fidjien, il y a vraiment un sentiment de bonheur, de joie… Quand on va à Perpignan, à Toulon, les spectateurs insultent les joueurs, l’arbitre. Il y a de la haine, de la méchanceté : ça n’a rien à voir ! Qui est le plus civilisé dans ce cas là ? Quand je reçois des amis français entraineurs ici, ils n’en reviennent pas, ils sont estomaqués par l’ambiance, par le fait que ce soit sain, authentique, par rapport à ce qu’on vit malheureusement trop souvent sur les stades de Rugby en France.
Par exemple, j’ai monté un programme d’académie avec Clermont-Ferrand à Nadroga, et deux techniciens de Clermont sont venus passer 15 jours ici. Ils étaient complètement sidérés ! A la fin du match entre nos « moins de 20 ans », il y a beaucoup de respect, ils se saluent, ils chantent ensemble, alors qu’à Clermont, au dernier match des « moins de 20 ans », il y avait eu bagarre générale ! C’est vraiment un autre esprit qui, grâce à Dieu, est bien plus sain.
Excusez-moi hein ! Je me suis un peu emporté là (rires) !

JPEG - 32.4 ko
Franck Boivert entraînant l’équipe des "moins de 20 ans"
Photo : Franck Boivert

Q : Quel est votre meilleur souvenir en tant qu’entraineur ?

R : Avec Stanford, quand on a battu Berkeley. Il y a un défi entre ces deux universités, et Berkeley a un programme de rugby phénoménal : ils recrutent les meilleurs joueurs de rugby du pays ou même d’ailleurs, d’Afrique du Sud, etc. Ils sont imbattables, d’ailleurs ils sont champions des Etats-Unis « Ad Vitam Aeternam ». Et nous, une année, grâce à un petit groupe qu’on s’est monté, on a réussi à les battre. C’était un exploit extraordinaire.

Q : Votre meilleur souvenir en tant que supporter ?

R : Quand l’USAP (Club de Perpignan) a été champion de France.

Q : Votre joueur préféré ?

R : Jo Maso.

Q : Votre équipe préférée ?

R : Toulouse. Et bien sûr, l’USAP (rires), pour des raisons différentes. Mais pour le jeu, Toulouse. Et bientôt Fidji ! (rires). Et bien sûr, toujours Stanford.

Q : Envisagez-vous de retourner en France ?

R : Oui, bien sûr. C’est là que sont mes racines, ma famille.

Q : Parlez-vous fidjien ?

R : Un petit peu.

Q : Vous entrainerez-vos joueurs en fidjien ?

R : Des fois, il y a des expressions fidjiennes qui expriment très bien ce qu’on veut exprimer sur le rugby. Mais la plupart du temps, ce sera en anglais… ce qui est mieux pour eux aussi, car il va falloir que les joueurs s’expriment en anglais, quand ils seront à l’étranger. Mais j’utiliserai parfois le fidjien, oui.

Q : Où vous-voyez vous dans 10 ans ?

R : Chez moi, dans les Corbières.

Q : Merci beaucoup M. Boivert.

R : Merci à vous !

Dernière modification : 06/03/2012

Haut de page